On a écouté du Rap « sexiste » avec Myriam Leroy – Check

On a écouté du Rap « sexiste » avec Myriam Leroy

8 avril 2019

Vincent Schmitz

Le 3 avril dernier, Disiz La Peste s’est excusé pour l’utilisation du terme “niafou”, jugé “sexiste et raciste”. Quelques semaines plus tôt, le freestyle “RR” de Koba LaD disparaissait des plate-formes de streaming, suite à la mise en lumière d’une phrase représentative de ce qu’on appelle la “culture du viol”. L’année dernière, c’est Damso qui faisait les frais d’un coup de projecteur diabolique, récupérée par des polémistes et des humoristes plutôt médiocres. Pourtant, on sait que les rappeurs ont un petit coeur de beurre. Alors quand le rap est réduit au sexisme et méprisé comme un bloc homogène, on peut logiquement le prendre comme une attaque gratuite. On peut aussi en discuter avec une femme, sans généralisation et raccourci, pour tenter d’en comprendre les ressorts misogynes. A priori, c’est plus intéressant, surtout avec Myriam Leroy, féministe convaincue et romancière (le remarqué “Ariane”), journaliste (avec un intéressant papier nuancé sur “l’affaire Damso” dans Wilfried n°3) et chroniqueuse radio sur la sérieuse La Première, où elle reprend du Doc Gynéco en toute décontraction. Et pour y aller à fond, autant sélectionner des titres bien gras, tout à fait subjectivement et totalement pas représentatifs du rap, mais prétexte à discussion.

Check: Quand on t’a proposé l’idée d’écouter du gros rap qui tache et de nous expliquer ton ressenti, tu as tout de suite accepté. Pourquoi?

ML: Parce que ce qui est insupportable, c’est que je vois toujours des hommes qui s’expriment sur le sujet. Des soi-disant experts extérieurs, qui seraient donc dénués de tout affect et qui pourraient juger la situation de manière pure et objective, pour nous dire : non ce n’est pas sexiste mesdames, enfin, bande d’hystériques !

Sur Twitter, tu disais récemment avoir acheté seulement trois chansons en 2018. C’était uniquement du rap. C’est quoi ta relation avec cette musique?

C’est la musique que j’ai longtemps écoutée, exclusivement. Un peu par provocation parce qu’autour de moi, on me disait mais enfin comment tu peux écouter ça, c’est vraiment de la merde, il faut écouter du rock. Du coup, alors que j’écoutais un peu de tout, j’ai complètement nettoyé pour n’écouter que du rap et du R&B, par défi, comme un bras d’honneur.

C’était à l’adolescence?

A l’adolescence et jeune adulte aussi. Quand j’étais à l’UCL, j’animais avec une copine une émission rap sur la radio de Louvain La Neuve,  qui s’appelait radio LNA à l’époque. Elle était présidée par un kot à projets, qui était peuplé de rockeurs à longs cheveux qui nous vouaient un mépris sans nom (rires). Ils essayaient de saboter nos émissions parce qu’ils estimaient que c’était terriblement misogyne et violent, qu’on ne pouvait pas écouter du rap… Moi, je partais du principe que toute la musique était misogyne et violente, et étrangement c’était uniquement quand c’était des blacks au micro que ça avait l’air de les gêner. Mais maintenant, je ne supporte plus les textes misogynes. Ca me heurte tellement que je n’écoute pratiquement plus rien.

C’est toi qui a changé ou c’est la musique?

C’est moi. Je n’ai plus de tolérance. J’ai longtemps été tolérante à plein de trucs mais je pense que ça c’est émoussé. J’ai dû atteindre le seuil où tu deviens allergique. Avant, j’étais consciente de ce qu’il y avait dans les textes mais j’arrivais à faire une relative part des choses. Maintenant, je n’ai plus de distance par rapport à ça et… en fait ça me fait du mal, quoi. Donc j’ai décidé d’arrêter et finalement, il ne reste plus grand chose (rires).

Du coup ça t’a fait mal cette petite sélection ?

Ouais ouais (rires) J’ai trouvé ça… pas tout, mais globalement, assez navrant.

On commence fort avec “A propos de tass” de TSN. Tu la connaissais?

Non… mais c’est tellement outrancier qu’il y a un côté fictionnel qui se met en place, et la distance devient possible.

Ce morceau date de 1996. Est ce que ça passerait encore aujourd’hui sans être récupéré « pour le buzz »?

Le problème c’est que ça devient alors un prétexte pour faire du mépris de classe, souvent raciste. Mais si tu fais ça aujourd’hui, tu sais que ça va faire parler, tu sais ce que tu vas chercher. Le terrain de jeu est vachement différent. Ce n’est pas qu’on ne peut plus rien dire, c’est que maintenant, les premières concernées ont la possibilité de répliquer avec des canaux qui leur permettent de s’organiser et de parler. Tout le monde peut dire quelque chose aujourd’hui, y compris ceux qui ne sont pas contents.

Elle est quand même assez hardcore…

Je pense que je suis davantage heurtée par les textes empreints de sexisme bienveillant que par les textes ouvertement misogynes. Parce que c’est beaucoup plus insidieux, et parfois considéré comme le contraire du sexisme. Ca peut passer par des tas de chemins différents, comme prêter aux femmes des qualités de douceur, d’écoute… qui seraient typiquement féminines mais jamais utiles ni à la grandeur ni à la puissance… comme la modestie, la discrétion… Ca peut aussi être enfermer les femmes dans des modèles inatteignables de beauté…

Entendre des trucs comme “le monde irait beaucoup mieux si c’était des femmes qui gouvernaient”, ça me rend folle aussi. Non, pourquoi le monde irait mieux? C’est Françoise Giroud qui disait que « la femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente.” On revendique le droit à l’incompétence, la médiocrité, à la laideur, à la violence… On veut juste être considérées comme des êtres humains. C’est ça le féminisme. C’est de postuler, ô idée folle, que les femmes sont des êtres humains.

Ca me fait penser à cette chanson de Matt Houston que je trouve absolument dingue: “Porte mon gosse”.

Elle est incroyable (rires): le refrain dit “porte mon gosse, yeah” mais la manière dont il le prononce, franchement, j’avais l’impression que c’était “porte mon dossier” (ndlr: faites le test, vous n’entendrez plus que ça) et que c’était une chanson à destination de sa secrétaire. En gros c’est, comme son nom l’indique : “J’en ai assez des putains, toi tu seras la mère, même si tu as aussi ton côté putain”.

Dans “Moitié moitié”, A2H veut les deux et il se dit féministe sur ce morceau

Ouais… Ben on y est quoi. “Je veux que ce soit la mère de mes enfants, aussi mon actrice porno,” c’est encore cette dualité réductrice. “Y a pas de mal à aimer la levrette,” OK mais ça postule qu’il y aurait une idée dominante qui dit que ce serait déshonorant d’aimer la levrette. Alors ça fait pas de mal… mais quand on a lu le texte, on sort quand même avec une drôle d’idée des femmes.

Il dit aussi “personne n’a su nous expliquer, merci Rocco, merci Ferrara”. Booba disait “les gens parlent d’amour, moi je te parle de ce que je connais

Tout à fait. Tout le monde écrit de sa fenêtre, avec ses propres représentations, de ce qu’il connaît et a compris ou pas. Plutôt que faire un procès aux rappeurs, ce qui serait intéressant c’est d’écouter les éventuelles doléances de celles et ceux qui se sentiraient heurtés, sans leur faire un procès à eux et elles. L’idée n’est pas du tout de censurer ou d’interdire de la musique. L’idée c’est de proposer un débat et de confronter des idées et de dire voilà comment nous on reçoit ça. Maintenant faites-en ce que vous voulez.

C’est compliqué parce que les gens qui s’insurgent passent pour des peine à jouir, des empêcheurs de faire sa musique comme on veut et des censeurs… En face, ils sont méprisés et les insultes commencent… Il me semble qu’il y a une difficulté de débattre rap et misogynie parce que ce qu’on nous renvoie en face, ce sont souvent des arguments d’autorité massue qui mettent fin à la discussion. On est raciste, on n’a rien compris à la jeunesse, mépris de classe machin brol truc. Ce sont deux discours qui ne peuvent même pas se confronter parce qu’on ne parle pas de la même chose, ce ne sont pas les mêmes types d’arguments.

L’utilisation du mot “pute” et ses multiples dérivés poussé jusqu’à l’absurde, ça t’inspire quoi?

Je ne suis pas du tout spécialiste d’Alkpote. Tout ce que je peux dire, c’est que je ne vois pas tellement l’intérêt. Ce n’est plus ni original ni même subversif. Ni drôle, pour moi. Il y a peut-être un truc que je ne comprends pas. Le rap est quand même très putophobe. C’est systématiquement associé à des propos dénigrants et dégradants, alors qu’il s’agit quand même d’usagères faibles de la société. Même chez les rappeurs qui se prétendent féministes, humanistes etc, il y a quand même une putophobie; qui est une déclinaison de la misogynie. Et qui n’est jamais questionnée. C’est une posture qui me paraît aujourd’hui difficilement tenable.

Dans la liste des fameux “codes” du rap, c’est vrai que ça en fait partie

Ah oui, bien sûr, c’est complètement vidé de sa substance. C’est comme “enculé”. Sauf que ça reste quand même générateur d’univers de symboles, et donc d’une vision du monde et de dévaluation de certaines catégories de personnes. C’est peut-être les codes mais est-ce qu’on n’est pas là justement pour les malaxer, les codes? Est-ce qu’il faut rester dans le vocabulaire et la grammaire qui nous ont précédés? On peut inventer autre chose. On parle toujours de la grande créativité du rap, ce qui est vrai, mais pourquoi ne pourrait-elle pas s’exprimer par là aussi?

Ca fait partie de cette culture de l’insulte, que ce soit dans la vraie vie ou en ligne. Ca participe à l’idée que l’espace public appartient aux hommes et à vouloir réduire au silence les femmes qui émettent des opinions. Les réduire à l’invisibilité avec un lexique commun : l’intimidation et l’humiliation par la pénétration. Voire des promesses de passage à l’acte de violences sexuelles, ce genre de trucs. On veut te faire taire et plutôt que te prendre sur le terrain des arguments, ce sera ferme ta gueule pute, on va te violer pute.

Mais évidemment, je veux pas faire une généralité non plus. J’écoute Youssoupha, même s’il a une chanson où il dit “tu m’as brisé le coeur mais maintenant ça va parce que j’ai appris que t’étais qu’une pute.” Mais! Allez Youssoupha, tout l’album était bien et il a fallu que tu commettes ça (rires).

On passe à un tube à chicha, “Tchoin” de Kaaris

Franchement, elle me pose pas de problème (rires), moins que d’autres en tout cas. Après, c’est quoi une “fille bien” par rapport à une “tchoin”? L’honneur des filles passe toujours par leur capacité à se dérober au désir masculin. Tandis que l’honneur des hommes passerait par leur capacité à justement faire plier les filles et les convaincre d’accéder à leur désir. Et les filles sont toujours perdantes.

Mais cette chanson a une façon d’assumer ce qu’elle dit. Il y a souvent une confusion entre propos sexuels et propos sexistes. Il y a des textes de rappeurs qui ne tournent qu’autour du sexe, vraiment libidineuses, mais qui me semblent prendre les femmes comme des partenaires et pas comme des quantités négligeables. Le problème, c’est quand les femmes ne sont pas sujets sexuels mais objets sexuels. Pour Damso par exemple, il me semble que ce qui avait été souvent pointé, ce sont des textes sexuels, qui ne me posent pas de problème, et la grossièreté. Mais la grossièreté… on est dans le champ de l’art, c’est absurde de dire c’est grossier, c’est des gros mots donc il ne faut pas l’écouter. Par contre, le titre “Julien”, je le trouve grotesque.

Il part du principe que c’est parce qu’il avait une petite bite que les femmes s’en détournaient et qu’il était bien obligé de se rabattre sur un “adversaire à sa taille”. Ce qui, encore, fait reporter la responsabilité des comportements déviants sur la manière dont les femmes auraient accepté ou non de se soumettre au désir des hommes. C’est comme cette expression, la “misère sexuelle”. Je la trouve misogyne parce que ça part du principe que la sexualité est un dû, comme un bien économique, auquel tous les hommes devraient avoir accès. On parle encore d’une espèce de transaction comme si on allait acheter quelque chose. Les mots ont un sens. Je trouve que parler de “misère sexuelle”, ça fait reposer la responsabilité des dérapages sur les femmes qui n’auraient pas tenu leur rôle de pourvoyeuse de services sexuels. On devrait trouver autre chose pour le dire.

Je voyais cette expression aussi pour les femmes…

Bien sûr, mais on n’en parle jamais de la misère sexuelle pour les femmes. Peut-être que ça changerait si elles avaient accès à leurs propres violences et pulsion, si elles étaient moins enfermées dans leurs représentations.

Et un titre très “sexuel” comme “Fesses” de la MZ?

Pfffffff (rires) Disons que c’est un univers de représentation extrêmement réduit, quoi. Alors, je ne pense pas que les rappeurs aient une responsabilité mais par contre il n’y a pas assez de femmes qui s’élèvent pour dire vous vous rendez compte que vos représentations sont étriquées et que donc, nous les filles, on doit grandir et se construire en ayant des modèles très binaires. Et quand on sort du modèle, c’est quand même très inconfortable. On peut passer toute notre vie à se sentir mal. Ce qu’on nous propose est soit pas excitant, soit inatteignable, mais en tout cas peu conforme à ce que sont les humains dans leur complexité. Si on devait réduire les hommes à la manière dont les femmes sont réduites, déjà ça n’aurait pas le même effet parce que ça ne participerait pas à un long système de domination historique, mais surtout les hommes se diraient mais elles sont folles ou quoi, ça ne correspond absolument à rien.

Est ce-qu’on pourrait pas parler d’autre chose aussi? Parce que c’est une obsession terrible.

Ca c’est au moins depuis 2 Live Crew. Et quand ils disent “j’opère au kilo”, c’est la même chose que Les Bronzés

C’est  vrai, le rap  ne l’a pas inventé. Le rap est misogyne parce que toute la société est misogyne. Le cinéma, moi… je suis misogyne parce que je suis traversée de représentations inconscientes qui infériorisent les femmes. On est tous misogynes, et la plupart du temps inconsciemment. Parce qu’on a grandi avec ça, ça existait avant nous et ça existera après nous. Si Trump a pu accéder à la présidence, c’est parce qu’il est toléré d’être misogyne. Si l’égalité salariale n’existe pas, c’est parce qu’on ne s’y sent pas obligé, parce qu’il y a quand même toujours une idée d’infériorité quelque part.

“#Hulahoop”, c’est une autre chanson “sexuelle” et aussi une sorte de déclaration d’amour, presque romantique

Alors, est-ce que c’est du romantisme (rires)? Je sais pas. Il y a un autre truc à relever dans ce texte, qui excède totalement le rap, c’est “ je pourrais passer ma vie à me contenter de son souffle”. Les attentes amoureuses par rapport aux femmes, c’est quand même très réduit. Les mecs attendent souvent peu des nanas. J’ai l’impression qu’on leur a appris que le challenge ne se passera de toutes façons pas sur un niveau intellectuel. C’est une chanson sexuelle, mais qui réduit la meuf à son boule, quoi. Elle peut être ça aussi et il n’est pas responsable du fait que ce ne soit que ça. Mais moi, ça me gave. Le boule, c’est chouette, mais il y a d’autres trucs intéressants dans la relation.

Après, moi aussi j’ai écouté du rap qui parlait des filles comme… il y avait beaucoup de trucs en anglais aussi… c’est un peu comme le truc du Gorafi qui disait “elle s’éclate sur cette chanson qui la traite de salope (rires)”. Ben oui évidemment, il y a même un côté outrancier qui est très libérateur, de pouvoir s’amuser là-dessus.

On peut parler de Girlfriend de TTC alors, par exemple

Ca, je trouve ça dur, très très dur. Déjà, il y a une violence quand même, physique. On a l’impression que les nanas vont ressortir avec des bleus, quoi.

Pourtant, en concert, les filles montaient sur scène au moment de cette chanson

La logique là derrière, c’est que les filles, pour accéder au groupe dominant, doivent adhérer à ses codes, jouer la partie selon les règles au moins de temps en temps. Et moi aussi je l‘ai fait, complètement. Moi aussi j’ai dit ah mais moi je préfère traîner avec des garçons parce que les filles c’est plein de chichis, moi je préfère écouter du rap parce que les filles elles écoutent Les Enfoirés, ça me fait chier. Donc ouais, je regardais des films horribles, j’écoutais des trucs horribles et je disais ouais s’tro bien! Mais parce que j’avais envie de me faire accepter du groupe qui me semblait être plus prestigieux socialement que le mien. Moi-même, j’étais enfermé dans un cliché par rapport à mon groupe.

Est-ce que le plus pervers, ce n’est pas la répétition au détour d’une punchline? Dans un article sur Houellebecq, on pouvait lire : “l’oeuvre de Houellebecq porte un discours, fût-il rapporté, qui se répète et se répond de manière très cohérente d’un ouvrage à l’autre et ce discours est assorti d’un système de représentation, lui aussi très cohérent, qui attribue aux femmes un certain rôle, toujours le même”

Oui je trouve ça très pertinent. Ce paragraphe là, tu peux le rapporter à tout. C’est implacable.

Mais on emmerde peut-être moins un Houellebecq que des rappeurs

C’est vrai, mais j’ai vu quand même beaucoup de trucs passer sur la dimension misogyne de son bouquin. La différence, c’est aussi peut-être que Houllebecq, on ne sait pas s’il est lui-même misogyne. On peut s’en douter mais il reste toujours la licence poétique de l’artiste qui se cache derrière la fiction et ses personnages. Et l’outrance peut être très libératrice dans l’écriture. Les rappeurs, a priori ils le font en leur nom propre. Ils ne se réclament de la fiction que quand on les emmerde sur leurs textes, comme Orelsan avec son “Sale pute”

Pour le coup, ça, pour moi, c’était clairement fictionnel

Ouais mais alors là on en revient à Houellebecq: c’est peut-être de la fiction, c’est peut-être du discours rapporté ou un personnage, mais pourquoi c’est toujours ça? Et dans le cas d’Orelsan,  il y a aussi ce morceau où il parle de Marion Maréchal Le Pen, qui est extrêmement misogyne. Pour la décrédibiliser, c’est aussi des histoires d’humiliations sexuelles. On est toujours dans la même idée que pour te faire chier, pour t’emmerder, t’anéantir, je vais le faire de la pointe de mon glaive, qui est ma bite. Il y a aussi cette manière d’humilier les adversaires mecs en disant, c’est pas toi que je vais frapper ou emmerder, je vais baiser ta meuf.

On cite aussi parfois des vieilles chansons françaises comme exemples misogynes bien avant le rap

C’est un argument recevable parce qu’on attribue au rap l’invention de la misogynie, ce qui n’est pas le cas. Par contre, ce n’est pas parce que il y a pire, ou parce qu’il y a plus vieux, que ce qui se produit aujourd’hui est tolérable. Pardon de revenir à Damso, mais quand on entendait pendant toute cette polémique hé le grand jojo avec sa chanson raciste de telle année : oui, totalement, et non, ce ne serait plus tolérable aujourd’hui et je trouve ça triste que ça l’ait été un jour. Mais ça n’annule pas ce qui se produit aujourd’hui. Les indignations peuvent cohabiter.

Il y a un morceau qui a déjà 20 ans mais qui est considéré comme une sorte de rap féministe: “Ma salope à moi”

Quand on le lit avec les yeux d’aujourd’hui, c’est difficile d’y trouver un hymne féministe. Ce qui pourrait y avoir de féministe, c’est qu’il l’encourage à faire ce qu’elle veut finalement. Mais à être une salope quand même. Il y a toujours le jugement, la catégorisation.

On ne peut pas le voir comme une utilisation du mot “salope” dans un sens positif?

Il y a cette histoire de retournements de stigmates où il y a énormément de femmes, même des chanteuses qui s’appellent bitches ou d’homos qui se traitent de pédés… mais ça dépend d’où on parle. Il y a beaucoup de féministes militantes qui se proclament “salopes” mais c’est pour aller rechercher les termes dégradants utilisés par l’autre, pour s’en draper comme d’une fierté. Dans  “Ma salope à moi”, on n’est pas dans cet ordre d’idée, on est dans t’as baisé avec tout le monde donc t’es dévalué sur tous les marchés mais moi tu me plais bien quand même. Malgré cette tare atroce, tu as le droit d’exister dans mon paysage (rires). Ce qui partait d’une bonne attention et devait probablement résonner d’une chouette manière aux oreilles, mais c’est limite. J’aimais vraiment bien Doc Gynéco, son premier album avait une vraie inventivité et une qualité d’écriture. Mais ça appartient à des représentations de l’ancien monde.

Comment on peut s’éduquer au nouveau monde?

Je réponds toujours la même chose: lisez. On ne peut pas s’intéresser à tout dans la vie mais quand tu viens dire “les féministes se trompent,” sache au moins ce qu’elles disent. Donc j’ai ma petite bibliothèque idéale. Dans les livres les plus “mainstream” et faciles d’accès, Il y a forcément “King Kong Théorie” de Virginie Despentes, qui est un livre fondateur pour beaucoup de féministes. Rebecca Solnit avec “Ces hommes qui m’expliquent la vie,” les livres de Mona Chollet. Et puis les livres de Benoîte Groult qui sont extrêmement contemporains même s’ils ont été écrits dans les années ‘70, comme “Ainsi soit-elle”. Après, il y a des livres beaucoup plus scientifiques comme “Backlash” ou les livres de Judith Butler sur le genre. Le féminisme fait partie du champ des sciences sociales, les études de genre s’enseignent à l’université. Il y a des tonnes de littérature scientifique.

Est-ce que tu comprends que les gens trouvent que c’est compliqué, le féminisme?

Bah, je trouve que c’est assez simple en fait. Je pense aussi que les hommes ne voient pas ce qu’il y a à gagner dans l’aspiration à l’égalité et la liberté, alors qu’il y a tellement de choses à gagner. Par exemple, je n’aime pas savoir que je vis dans un monde où mes amis noirs et arabes se sentent mal et je n’ai pas l’impression que leurs revendications anti-racistes empiètent sur ma liberté. Des choses qui passaient soi-disant très bien avant sont aujourd’hui pointées du doigt. Je peux comprendre que ce soit déstabilisant pour certains. Mais ce n’est pas la bonne manière de voir les choses : ce qui est étrange, c’est que ce soit si bien passé pendant si longtemps. Comme quand on entend ouais c’était quand même beaucoup plus facile dans les années 90. Dans les cours d’école, on jouait tous ensemble, on traitait les Noirs de bougnoules et ils rigolaient alors que maintenant on peut plus rien dire. Mais non, c’est pas que ça ne les faisait pas chier à l’époque mais il n’y avait pas de possibilité de s’agréger comme on peut le faire aujourd’hui, il y avait moins d’accès à une pensée alternative, à des revendications. Ils n’avaient pas les moyens de faire entendre leur voix. C’est ce qui se passe avec le féminisme aussi. Aujourd’hui, on peut le dire, et certains peuvent nous entendre.

C’est simple comme “t’es pas la femme de ma vie, t’es la femme de la tienne” dans “Au Baccara”?

C’est pas mal ouais, j’aime bien. Pour moi, c’est vraiment ça. Le féminisme, c’est complexe dans le sens où ’il y a mille féminismes différents. Mais au fond, ça part d’un même mouvement d’être considérées commes des individus et d’avoir les mêmes possibilités à la naissance, garçon ou fille.

La contradiction la plus souvent pointée, c’est le côté très sexy mais féministe qu’on voit surtout aux Etats-Unis

Ces femmes se posent comme sujets sexuels et pas uniquement comme objets sexuels. Une Rihanna par exemple, elle est super conquérante, elle est à moitié à poil la plupart du temps mais ce qu’elle raconte c’est que c’est elle qui décide. C’est une posture de femme puissante et d’anti-invisibilisation. Nicki Minaj, c’est je vais me montrer et mon corps est outrageusement sexualisé et tant pis si ça te dérange. Il y a vraiment une posture féministe assez enthousiasmante là-dedans. Mais si tu te penches sur les textes, ça reste malgré tout je crée le désir et je sais que je suis socialement validée là-dedans mais attention, je me dérobe à ton désir, je suis une princesse, une reine.

Tout ce féminisme à la Beyoncé ne me convainc pas tellement et en même temps, j’entends les arguments qui disent que celles qui ne sont pas convaincues sont des féministes bourgeoises blanches. Qu’il y a un féminisme plutôt afro-américain, qui passe par l’exhibition d’un corps qui a longtemps été considéré comme plus laid que les autres ou moins montrable ou trop sexualisé etc. Je vois la posture d’empowerment qu’il y a là derrière et je l’apprécie. Ca peut cohabiter avec une Aya Nakamura, par exemple.

Elle a un côté féministe dans sa manière de se présenter au monde. Elle ne s’excuse pas d’exister et elle ne rentre pas dans les canons “instagramisant” contemporains. Elle n’est pas discrète, elle n’est pas blanche, elle n’est pas maigre. Et quand on l’emmerde parce qu’on ne retient pas son nom, elle le dit. C’est une fille qui fait montre de sa puissance et qui ne s’excuse pas d’être là. C’est assez enthousiasmant. Mais quand t’écoutes ses textes, on n’y est pas encore non plus.

On y était plus avec Diam’s?

J’aime vraiment beaucoup Diam’s donc ça me fend un peu le coeur mais dans la chanson “DJ”, ce qui m’interpelle, c’est que c’est une rivalité entre deux nanas. L’invective n’est pas sur le mec qui voudrait la tromper, mais sur la rivale. C’est un truc typiquement genré, les femmes sont éduquées à la rivalité. Il suffit d’ouvrir des catalogues de jouets pour voir que c’est rends toutes tes copines jalouses avec ce nouveau truc et que les mecs au contraire sont élevés dans une forme de grégarité. C’est joue avec tous tes copains, épate-les.

Diam’s a des textes superbes, le flow, tout. Mais c’était une petite boulotte et donc elle n’avait pas le droit d’être là, elle ne correspondait pas à l’idée qu’on se faisait d’une femme médiatisée. A Dour, on lui lançait du caca sur la gueule. Alors que quand tu lis ses textes, il n’y a rien de honteux et des rappeurs qu’on porte aux nues aujourd’hui ne sont pas meilleurs. Ca ne m’étonne pas qu’elle ait décidé d’arrêter la musique. C’est invivable. Elle a dû passer par des séquences d’une violence inouïe. Le nombre de moqueries… comme si c’était vraiment de la merde en boîte alors qu’elle était à la hauteur, elle n’était pas là pour faire de la figuration.

Ce serait très féministe d’avoir un Kery James au féminin, qui ne parlerait jamais de genre mais de tout le reste. Et Diam’s le faisait un peu. Ce n’est pas nécessaire pour être féministe d’avoir un discours qui dit ah on en a marre, nous les femmes ceci. Etre féministe, c’est juste exister et être normal et avoir des préoccupations de tous les jours.

Chilla est plus militante mais dit qu’elle n’est pas féministe

Je trouve ça idiot parce qu’elle l’est. Ce qu’elle raconte l’est totalement. Elle veut se dérober aux mots parce que le mot fait peur, c’est perçu comme étant clivant mais elle devrait l’assumer. Il y a plein de femmes qui ne se disent pas féministes et qui pour moi le sont. Laurence Bibot a longtemps dit qu’elle n’était pas féministe, mais pour moi elle l’a toujours été. Oser faire ce qu’elle fait, oser exister…. Pour moi, son existence est une profession de foi féministe. Pas besoin de dire que tu l’es ou pas, tu l’es. Mais c’est très dur d’être féministe. Tu es tout le temps renvoyée à ça, comme si c’était la seule chose qui te définissait. Et puis c’est très dévalorisé et accueilli avec beaucoup d’agressivité. Moi, je réfléchis 1000 fois avant de faire un post féministe sur les réseaux sociaux parce que systématiquement, on va t’emmerder de manière très agressive. Et c’est épuisant.

Ce serait bien que plus de filles prennent ce mode d’expression comme pouvant leur appartenir. Mais la fiction nous renvoie des MJC, avec que des mecs entre eux. Par exemple, moi je sais que j’aurais bien aimé faire du rap. Bon maintenant, ça me semble un peu tard (rires). Mais je ne savais pas que c’était accessible pour moi, que j’avais le droit. C’est juste aujourd’hui que je me dis mais j’ai été conne en fait. Parce que le rap, c’est un truc accessible à tout le monde. Personne te dit que tu ne peux pas le faire mais tu ne le fais pas. T’imagines la puissance des représentations symboliques? Tu cherches à correspondre à l’image que la société se fait de toi. Dans nos pays, évidemment qu’il n’y a pas tout à fait un sexisme d’Etat mais le truc c’est : on passe à côté de notre vie. Le sexisme fait en sorte que la moitié de la population passe peut-être à côté de sa vie. Et putain, c’est con quand même. T’arrives sur ton lit de mort et tu te dis merde, j’aurais aimé faire ça, ça, ça et je l’ai pas fait, pourquoi ?

Crédits photos: Romain Garcin

Vincent Schmitz

« Vincent publiait des articles sur Internet avant Facebook. Il passe de La Cliqua à Migos sans sourciller. L'oeil comme le cyclope et l'oreille comme Tyson, à la recherche du détail perdu. L’expert de la maison mère. »